Article apparu dans le journal de l'Amiresol

Acheter un Violon: le Son ne fait pas le Prix

Ayant grandi dans l'atelier de lutherie de mon père, j'ai eu la chance de recevoir une formation de base de luthier dès mon enfance. Je demeure aussi passionné par les violons que par la musique pour violon, et les années m'ont apporté également des connaissances dans la domaine de l'expertise et du fonctionnement du marché des instruments. Je suis souvent sollicité par des collègues pour prodiguer des conseils lors de l'achat d'un instrument, et mes observations au fil des années me donnent envie de soulever un problème auquel les violonistes sont souvent confrontés.

Un scénario attristant que je retrouve sans cesse, c'est celui du violoniste qui cherche un meilleur instrument, mais qui n'arrive pas à vendre ou à échanger son instrument actuel. En général, le violoniste a acheté un instrument sans attribution précise, "de l'école de ...." avec de bonnes qualités sonores. Cinq ans plus tard, aucun luthier ne veut reprendre le violon à un prix proche de celui payé initialement.

Quand nous cherchons un violon, nous ne devons pas nous contenter d'une belle sonorité. Le coût d'un violon "professionnel" est très important, et nous devons impérativement prendre en compte le côté investissement. Un jour, nous pourrions avoir envie d'acheter un meilleur violon, et en tout cas quand il s'agit de dépenser plusieurs mois, voire années de salaires, il faut bien s'assurer que notre argent ne sera pas perdu.

La réalité, difficile à accepter pour la plupart des violonistes, est que la valeur d'un violon n'a rien à voir avec sa sonorité. Le prix d'un violon est tout simplement une question de qui l'a fait, et dans quel état il se trouve. Un violon d'un grand maître dont le style et les charactéristiques sont bien connus, certifié, augmentera en valeur, que ce soit un Guadagnini fait à Turin ou un Hel fait à Lille. Le valeur de ces violons est facile à vérifier. Les résultats des ventes aux enchères sont disponibles et donnent une indication des prix payés par les luthiers pour des violons d'origine connues. Des journaux comme "La Gazette de Drouot," "Le Strad" ou "Strings" publient régulièrement les résultats des ventes.

Un violon fait par un luthier obscur, ou "de l'école de...," c'est à dire non-identifié, sera toujours très difficile à revendre, quelles que soient ses qualités sonores. (Le cas des violons neufs ou récents est spécial. Dans cet article je me limiterai aux violons anciens.) Il existe des violons faits par des maîtres luthiers pour chaque budget. Il faut rester patient pendant la recherche et éviter de tomber dans des jugements stéreotypés du genre: "les violons français sont trop sombres, les italiens du 20ème sont trop brillants, les allemands sont simplement mauvais," etc. Ces stéreotypes sont basés pour la plupart sur des contacts avec des instruments industriels (qui sont parfois maquillés et vendus en tant que violon de maître: il y a des arnaques pour chaque budget aussi). Chaque violon est unique, et on peut trouver, par exemple, des Caressa & Français égaux aux meilleurs Gand & Bernardels, qui sont parfois aussi bons que des Lupots, qui sont parfois comparables...à des Strads. Ce n'est pas une exagerration. Pendant des années, Charles Beare de Londres prêtait à des solistes un superbe Gand Père (l'élève de Lupot) dont la sonorité avait tout d'un grand crémonais.

Autour de 10000€, on peut trouver d'excellents violons français du début du 20è siècle, à condition de distinguer les vrais violons des maîtres luthiers des violons "faits dans l'atelier de..." ou des violons industriels "selectionnés par..." A partir de 15000€ on commence à trouver de bons violons italiens fait après 1950. La lutherie italienne présente un attrait romantique pour les violonistes, et on peut compter sur une revente facile, à condition d'avoir un instrument authentique. Il faut rester avec les noms connus, comme par exemple Mario Gadda ou Celestino Farotti, et exiger un certificat soit du luthier qui a fait l'instrument soit d'un des grands experts dans la spécialité, comme Eric Blot de Crémone. Avec les violons italiens il y a toujours un grand risque de tomber sur un faux, et ce depuis toujours. La documentation existante démontre qu'au 17ème siècle on n'hésitait pas à maquiller un Ruggieri en Amati afin de le vendre plus cher! N'oubliez pas les violons français de la fin du 19ème, dont certains, comme ceux de Maurice Mermillot, trahissent une forte influence italienne (Mermillot a travaillé pour Gaudagnini après avoir travaillé chez Vuillaume)

Quel que soit le budget, on peut être confronté un jour ou l'autre à un choix entre un violon d'origine connue avec une sonorité quelconque et un violon non-identifié avec une sonorité qu'on trouve supérieure. Avant d'acheter ce genre de violon, rappelez-vous que les luthiers connaissent bien leur métier. Avant de proposer un violon à un client, un luthier l'aura déjà montré à suffisamment d'experts pour être sûr de son origine. Si le violon est proposé comme étant "de l'école de Pressenda," par exemple, cela veut dire tout simplement que le violon n'est pas un Pressenda, mais que le luthier considère que l'apparence de l'instrument justifie un prix plus élevé qu'un "violon anonyme du 19ème siècle."

Voici deux exemples de mauvaise affaires que j'ai vues chez différents luthiers:

Un violon "de l'école de Vuillaume" proposé à 12000€: C'était un modèle d'après Stradivari qui avait une apparence assez semblable à un authentique Vuillaume, mais il était probablement un Collin-Mézin de Mirecourt particulièrement beau. Un tel violon se négocie normalement à moins de 8000€.

Un violon "de l'école de Turin" proposé à 19000€: Les violons de l'école de Turin ( Fagnola, Oddone, Guerra etc.) sont très recherchés en ce moment et atteignent des prix très élevés, mais une des caractéristiques de cette école est sa nature "hybride" avec l'école française. Ce violon était probablement d'Elophe Poirson, peut-être fait en blanc à Turin ou fait par un ouvrier formé à Turin mais surement vernis et vendu par ce luthier lyonnais. Un "authentique" violon de Poirson peut s'acheter autour de 12000€.

Dans les deux cas, un violoniste qui aurait acheté un de ces violons ne retrouverait pas facilement son investissement lors d'une revente.

Le choix des violons sur le marché change continuellement. Au cours d'une année je vois des dizaines de très bons violons à des prix intéressants, et je suis toujours étonné et frustré quand je rencontre un collègue violoniste ayant fait une mauvaise affaire. Avec patience on finit toujours par trouver la sonorité qu'on recherche dans un violon en bon état et d'origine connue.

Un de ces violons et un authentique Fagnola fait en copie de Pressenda (étiquette comprise). L'autre n'est qu'un "école de Pressenda."
Le Fagnola vaut plus que €75000, l'autre serait une mauvaise affaire à €20000.

Home

Michael Appleman, violoniste (français)

Prochains Concerts

 

www.michael-appleman.com