Article apparu dans le journal de l'Amiresol

Sans Coussin...Presque Sans Souci

"J'aimerais apprendre à jouer sans coussin. Je pense que ça améliorait ma main gauche."

Il est intéressant de noter combien les goûts changent. J'entends de plus en plus ce genre de réflexion de la part de mes collègues et de mes élèves, alors qu'il y a dix ans, quand je suis arrivé en France, ce n'était pas le cas. A cette époque je me souviens d'une série d'articles et de lettres parus dans la revue "Le Strad," dans laquelle le débat sur les mérites de jouer avec ou sans coussin atteignait un niveau de violence exceptionnelle chez nos collègues anglais. Probablement à cause du développement de la pratique baroque, beaucoup de violonistes sont curieux aujourd'hui de se tourner vers le passé et d'essayer ce système; malheureusement, je vois de nombreux violonistes à la recherche des "'bienfaits" de jouer sans coussin suivrent une mauvaise voie.

J'ai appris à jouer sans coussin avec David Nadien, qui fut le violon solo de l'Orchestre Philharmonique de New York sous Léonard Bernstein dans les années 60. Nadien faisait partie de la première génération d'élèves d'Ivan Galamian à New York, (comme Michael Rabin et Erick Friedmann) et son enseignement perpétuait des traditions qui remontent aux grands virtuoses du 19è siècle. Je voudrais exposer dans cet article certains conseils de base que ce grand violoniste m'a prodigués. J'espère que ces conseils aideront ceux qui voudraient essayer de jouer sans coussin afin d'éviter certains pièges, qui sont en effet les raisons pour lesquelles le coussin a été développé.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, jouer sans coussin ne nécessite pas une position élévée de l'épaule gauche. En effet, ce style de jeu libère l'épaule qui n'a alors pas à soutenir le violon. Le violon est posé sur la partie intérieure de la clavicule, et la partie extérieure de l'épaule n'est pas en contact permanent avec le violon. On peut soulever l'épaule afin de soutenir le violon de manière ponctuelle, par exemple pendant les démanchés, mais une fois le démanché terminé, l'épaule devrait redescendre dans une position de repos. Tout cela permet au violoniste de garder les trapèzes, les muscles qui soulèvent les épaules, détendus. (Personnellement, j'ai trouvé ce soutien ponctuel de l'épaule superflu. On peut apprendre à démancher dans les deux sens sans le soutien de l'épaule.)

La grande différence entre jouer sans coussin et jouer avec se trouve du côté de la main gauche. La main gauche doit soutenir le violon toute en gardant ses capacités de démancher et de vibrer. Il faut oublier définitivement l'idée de tenir le violon sans la main gauche. (De toute façon, nous n'avons pas un grand répertoire pour violon sans la main gauche.) Le pouce doit être positionné de façon à soutenir le manche par en dessous, et le moindre pincement du manche entre le pouce et la main est à proscrire. La pression des doigts sur les cordes sera contrée par le pouce seulement, et les démanchés seront accomplis avec les doigts allégés, ce qui permettra au pouce de glisser dans la nouvelle position. Certains violonistes aiment préparer les démanchés avec un déplacement du pouce anticipatoire, mais je noterai ici que M. Nadien le déconseillait formellement. J'ai trouvé personnellement que ces mouvements d'anticipation ne m'apportent pas grand chose.

Enfin, le menton est posé sur le violon ou la mentonnière avec juste assez de pression pour empêcher le violon de glisser. On peut serrer le menton un peu plus pendant les démanchés descendants, et le détendre le reste du temps. A ce sujet, j'ai remarqué une chose importante. En Russie, on dit généralement que jouer sans coussin convient aux musiciens au cou court, mais que les violonistes grands et minces devraient utiliser une barre. L'épaisseur du violon est environ de 30mm, et avec une mentonnière classique, l'epaisseur totale est souvent moins importante que la distance entre le menton et la clavicule, ce qui nécessite une compression du cou en serrant le violon avec le menton. J'ai trouvé une solution pour mon propre cas en fabriquant une mentonnière très haute. Au première regard, cette mentonnière paraît curieuse, mais en fait je n'ai fait que reproduire l'épaisseur d'un grand alto, et en remplissant mieux l'espace entre mon menton et ma clavicule, j'évite une position compressé du cou.

Alors, y a-t-il des avantages à jouer sans coussin? Théoriquement, certains points sont intéressants. D'abord, le violon est tenu plus plat dans le sens transversal, ce qui évite de perdre l'appui naturel de l'archet sur la corde de Mi. Mais cette position nécessite que le bras droit soit plus élevé pour jouer sur la corde de sol, et il y a un risque de fatigue, voire de crispation de l'épaule droite. L'épaule gauche devrait être plus détendue sans coussin, à condition que la main gauche arrive à soutenir le violon. Là aussi, il y a un grand danger de tension à la fois dans l'épaule et dans la main, car en vérité, on ne peut pas "tricher" quand on joue sans coussin; la main gauche doit être développée à un niveau très élevé.

J'espère que ces conseils aideront ceux qui désirent apprendre à jouer sans coussin. L'essentiel est de se rappeler que les "bienfaits" de jouer sans coussin ne sont pas automatiques. Le coussin a été développé afin de facilité le jeu du violon, et il est objectivement plus difficile de jouer sans coussin. En revanche, si on est prêt à franchir les obstacles, jouer sans coussin peut nous apprendre à mieux maîtriser les techniques de la main gauche.

 

Le violon est posé sur la partie intérieur de la clavicule.
La partie extérieure de l'épaule n'est pas en contact avec le violon.
Le pouce doit être postionné de façon à soutenir le manche par en dessous.
Un mentonnière haute peut aider à trouver une meilleur position .

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Michael Appleman, violoniste (français)

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